Mardi 18 mars 2025, l’Afev organisait un après-midi d’échanges à La Fabrique de la Cité ("think tank des transitions urbaines" fondé en 2010 par le groupe Vinci), à Paris, afin de mettre en lumière l’engagement des jeunes dans la transformation des territoires. Au programme : deux tables rondes, des restitutions d’enquêtes et d’évaluations, autour de thématiques clés comme la mobilité, le lien social ou encore les colocations à projets solidaires. Une rencontre pour penser collectivement la politique jeunesse de demain. Deuxième partie, revenant sur la seconde table-ronde et la conclusion de ce temps de réflexion animé par Jérôme Sturla, Directeur du développement urbain à l’Afev.
La seconde table ronde de l’après-midi a permis de braquer les projecteurs sur l’un des dispositifs phares de l’Afev : les Kaps, ces colocations à projets solidaires implantées dans les quartiers populaires. Si le programme a d’abord répondu à une urgence – celle de loger des étudiants à bas coût –, il s’est progressivement structuré comme une réponse innovante aux enjeux d’isolement, de précarité et de lien social dans les territoires.
Une évaluation qui révèle des effets multiples
Pour introduire la discussion, Ludovic Viévard, Directeur d’études de l’agence de sciences sociales appliquées FRV100, a présenté une évaluation menée sur plusieurs années, dans le cadre d’un soutien de l’ANCT au développement des Kaps. Ce travail de terrain, réalisé entre 2019 et 2023 sur quatre sites (Caen, Villeurbanne, Cannes et Villejuif), visait à la fois à documenter les impacts du programme et à accompagner son déploiement stratégique : « Le programme Kaps est kaléidoscopique, il associe des partenaires différents, qui n’ont pas toujours le même intérêt à agir, ne se connaissent pas toujours, n’ont pas le même vocabulaire. » Il faut donc, dès le départ, poser un cadre clair et coconstruit.
Ce travail de coconstruction se joue notamment dans les études préalables à l’implantation d’une Kaps. L’Afev a retravaillé son séquençage pour distinguer trois temps : une étude d’opportunité, une étude de préfiguration et un accompagnement local. Cette méthodologie vise à garantir que les conditions de réussite soient réunies en amont, tant du côté des bailleurs que des collectivités, des associations partenaires ou des futurs habitants.
Parmi les enseignements tirés de l’étude, plusieurs points-clés se dégagent. D’abord, le temps : une Kaps met du temps à s’implanter, à être reconnue, à tisser des liens avec le quartier. « L’impact, la reconnaissance par les habitants, la maturité du projet : tout cela vient avec le temps », insiste Ludovic Viévard. Ensuite, le bâti : son emplacement, son intégration au tissu urbain, sa visibilité et sa qualité jouent un rôle central : « À Cannes, une Kaps un peu en lisière du quartier n’a pas du tout la même reconnaissance qu’une autre, bien identifiée, visible depuis l’espace public. »
Mais ce sont aussi les figures du kapseur – du jeune habitant l’une de ces colocations – qui ont particulièrement intéressés les auteurs de l’évaluation. Deux profils complémentaires sont mis en avant. D’un côté, le « kapseur bénévole », engagé dans des associations partenaires et qui vient renforcer leur action. De l’autre, le « kapseur voisin », dont la « présence agissante » se traduit par des gestes simples du quotidien : garder les enfants dans la cour, faire les courses pour une voisine âgée, discuter sur le pas de la porte. Une proximité qui change le regard sur le quartier : « Les kapseurs sont des insiders. Ils vivent là où ils agissent, et à des moments où les professionnels ne sont pas présents. Ils ne sont pas perçus comme des intervenants institutionnels, mais comme des jeunes du quartier. » Et ce rôle d’interface entre université et quartier prend d’autant plus de sens que les kapseurs mobilisent leurs compétences universitaires dans leurs actions solidaires : « À Caen, des étudiantes en études nordiques ont proposé un atelier autour des cultures nordiques pour les enfants du quartier. C’est une forme de mise en application concrète du savoir. » Des projets comme un ciné-club, ou encore des ateliers de langues, viennent aussi « ramener l’Université dans le quartier », instaurant une double mobilité – physique et symbolique.
Kheira Boukralfa, responsable nationale du programme Kaps à l’Afev, a ensuite pris la parole pour rappeler les fondamentaux de ce dispositif : « Se loger, s’engager, étudier. C’est vraiment le triptyque qui porte les Kaps. » Avec 1 300 places réparties dans 450 logements, pour un coût moyen de 230 euros par mois, le programme combine accessibilité financière, vie collective et engagement citoyen. Mais il reste marginal face aux besoins : en 2024, 6 500 jeunes ont candidaté pour ces 1 300 places.
« Nous ne fournissons pas une solution miracle, mais une proposition qui a du sens. Nous apportons une réponse politique à une urgence sociale », a-t-elle insisté. D’autant plus que le logement étudiant traverse aujourd’hui une crise profonde : près de 3 millions d’étudiants, 350 000 logements dédiés (publics et privés confondus), et plus de 60 % de jeunes hébergés dans le parc privé – souvent cher, parfois insalubre : « Entre 1984 et 2013, la part des moins de 30 ans dans le parc social est passée de 25 % à 8 %. Il y a eu une forme de désaffiliation de cette jeunesse vis-à-vis du logement social. »
Face à une tendance croissante à la marchandisation de l’habitat étudiant (résidences privées à loyers majorés), les Kaps font donc le choix d’un modèle socialisant : « Les jeunes n’ont pas seulement besoin d’un toit, mais d’un cadre de vie qui leur permette de s’installer, de se projeter, de se sentir en sécurité. C’est d’autant plus important dans une société où la mobilité peut être déracinante. Les Kaps, ce sont aussi des lieux de réenracinement. »
Le nécessaire soutien de l’État et des bailleurs
Yves Rauch, chef de projet pour le logement des étudiants et des jeunes actifs pour le Ministère chargé du Logement, a apporté un éclairage complémentaire. Il a rappelé l’intérêt croissant porté par l’État à ces dispositifs, dans un contexte de tension extrême sur le marché du logement : « Il y a une concentration géographique des étudiants, une tension sur les petits logements, et un besoin d’accompagnement social. Les Kaps répondent à tout cela. » Deux publications récentes en témoignent : un rapport du COJ (Conseil d’orientation des politiques de jeunesse) co-produit avec le CNH, et un chapitre du rapport annuel 2025 de la Cour des comptes dédié au logement des jeunes.
Pour le Ministère, il s’agit désormais de faire évoluer le regard des bailleurs sociaux, souvent frileux face à la colocation : « Sur 5 millions de logements sociaux, seulement 5 000 sont aujourd’hui en colocation. C’est marginal. Il faut convaincre les bailleurs que c’est un outil pertinent, pas une anomalie. » Le Ministère mise notamment sur les grands logements sous-occupés dans certains quartiers, qui pourraient accueillir des colocataires jeunes, engagés, et porteurs de projets solidaires : « Le soutien à l’Afev repose aussi sur sa capacité à accompagner les jeunes dans cette démarche. Ce n’est pas facile, la colocation. » Cela suppose en effet de vivre ensemble, de gérer les conflits, d’avoir un projet commun. Quand ça marche, c’est formidable. Mais cela demande un vrai cadre, et repose sur un « petit groupe de personnes partantes pour cette expérience – si en plus ils sont motivés par un projet citoyen, ce peut être aussi un ferment qui les unit. »
Charlotte Happe, responsable Innovation sociale et partenariats chez CDC Habitat, a ensuite illustré cette transition du point de vue d’un bailleur. Partenaire de longue date du programme, CDC Habitat a expérimenté plusieurs colocations solidaires dans des quartiers prioritaires. « L’eau est plutôt bonne », a-t-elle lancé, pour rassurer ses homologues encore hésitants : « Les Kaps permettent d’inscrire les jeunes dans une trajectoire résidentielle pour les autonomiser. Elles favorisent la mixité, créent du lien dans les quartiers, et donnent un second souffle à des grands logements peu demandés. »
Elle a toutefois reconnu toutefois que le modèle demande des ajustements : équiper les logements, mobiliser les agences, former les équipes : « Il a fallu s’organiser. Mais l’investissement en vaut la peine. À Nîmes, les kapseurs ont tissé des liens avec les habitants, monté des goûters, des animations, des actions simples mais précieuses. Les enfants vont dans la salle commune de la résidence pour jouer ou discuter. » Et surtout, la collaboration fonctionne : « On co-construit les actions avec l’Afev. Ce n’est pas bailleur d’un côté et Afev de l’autre ; c’est une dynamique commune. »
Focus sur les Hauts-de-France
Cédric Laigle, Délégué régional de l’Afev dans les Hauts-de-France, a alors présenté trois projets distincts, mis en place (ou en cours de mise en place) à Roubaix, Saint-Quentin et Trith-Saint-Léger. Chacun répond à une réalité territoriale particulière. À Roubaix (ouvert en septembre 2024), où les étudiants vivent majoritairement hors de la ville, l’enjeu est de les fixer localement : « Trois quarts des étudiants roubaisiens font deux heures de trajet aller-retour. Les Kaps leur offrent une alternative abordable, sécurisée et collective. » À Trith-Saint-Léger (en septembre 2026), près de Valenciennes, c’est l’isolement qui préoccupe les jeunes : « La peur de se retrouver seul en cas de nouveau confinement est très présente. La colocation solidaire rassure. »
À Saint-Quentin (en septembre 2025), enfin les jeunes interrogés ont insisté sur leur besoin d’être accompagnés. « Ce sont souvent des primo-décohabitants, qui arrivent sur un territoire inconnu. Ils cherchent un cadre, un soutien, une communauté. » Pour Cédric Laigle, les études de préfiguration sont essentielles : « On interroge les jeunes, on écoute leurs attentes, on adapte les projets en fonction des besoins. » Et une fois les résidences ouvertes, c’est l’action éducative qui permet de créer du lien : soutien scolaire, animation de quartier, implication dans des projets locaux. « On veut que les jeunes soient utiles aux autres autant qu’à eux-mêmes. »
Faire des jeunes des bâtisseurs de territoires
En fin de journée, Thibaut de Saint-Pol, Délégué interministériel à la jeunesse, a pris la parole pour conclure cette journée. Il a salué un événement riche de sens, en écho aux travaux du COJ sur le logement et la mobilité des jeunes : « Ces deux dimensions sont au cœur des inégalités sociales actuelles. Et c’est là que nous avons le plus de leviers d’action. » Il a rappelé la précarisation des parcours, la complexité des aides, la décohabitation de plus en plus tardive. Et a insisté sur la nécessité de rassembler les acteurs pour faire émerger des réponses globales et coordonnées : « Il faut travailler de manière transversale » plutôt que d’espérer relever ces défis ministère par ministère.
Cécile Droux, Déléguée générale de la Fondation Vinci pour la Cité, a, elle aussi, plaidé pour une responsabilité partagée : « On ne peut pas se développer sur des territoires fragilisés sans agir pour leur cohésion. » Elle a évoqué les 1 837 actions de mécénat de compétences menées en 2023 par des collaborateurs du groupe, mais surtout l’impératif d’anticiper les mutations à venir : « La digitalisation, l’automatisation, l’IA vont transformer en profondeur le monde du travail. Il ne s’agit pas seulement de combler des lacunes numériques, mais de préparer les jeunes à ne pas être exclus économiquement. » Pour y parvenir, elle en a appelé à des « coalitions territoriales » et à un « travail collectif » où chacun prendra sa part.
Enfin, Christophe Paris, Directeur général de l’Afev, a pris le relais pour clôturer les échanges. Revenant sur l’histoire du programme, il a évoqué les liens originels entre campus et quartiers, puis l’élargissement progressif à de nouveaux territoires : « Aujourd’hui, une troisième phase s’ouvre : comment, depuis ces grandes villes, accompagner aussi les territoires plus éloignés, sans vouloir tout faire partout, mais en se rendant disponibles, en accueillant. » Il a proposé une vision forte du programme Kaps : « Ce sont des utopies concrètes. Des espaces qui hébergent l’imaginaire. Des lieux de réenracinement et de mixité. » Avant de conclure sur un appel à la généralisation : « Il n’y a pas de raison qu’il n’y ait pas de Kaps dans chaque ville universitaire. À nous, collectivement, d’en faire un projet partagé, public et privé. »
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