Les jeunes au cœur de la transformation des territoires (1ère partie)

Mardi 18 mars 2025, l’Afev organisait un après-midi d’échanges à La Fabrique de la Cité ("think tank des transitions urbaines" fondé en 2010 par le groupe Vinci), à Paris, afin de mettre en lumière l’engagement des jeunes dans la transformation des territoires. Au programme : deux tables rondes, des restitutions d’enquêtes et d’évaluations, autour de thématiques clés comme la mobilité, le lien social ou encore les colocations à projets solidaires. Une rencontre pour penser collectivement la politique jeunesse de demain. Première partie, revenant sur l’introduction et la première table-ronde de ce temps de réflexion animé par Jérôme Sturla, Directeur du développement urbain à l’Afev.

 

« Nous avons l’humilité de penser, a indiqué Jérôme Sturla en introduction, qu’étant présente dans plus de 220 villes, avec plus de 20 000 jeunes engagés, l’Afev est l’un des acteurs en capacité de proposer des politiques de jeunesse territoriales. » Or pour ce faire, pour replacer les jeunes au cœur des problématiques de transformation des territoires, il convient d’être à l’écoute des fractures territoriales et des débats contemporains sur l’avenir des jeunes dans les villes. D’où l’intérêt de cette rencontre.

Du local naît le changement

Lors de la séance d’ouverture, trois femmes aux responsabilités clés ont posé les fondations d’un dialogue riche autour de ces questions. Céline Acharian, Directrice générale de La Fabrique de la Cité, a ouvert la séquence en revenant sur la mission de son organisme, qui vise à faire dialoguer l’ensemble des acteurs de la ville – architectes, urbanistes, sociologues, géographes ou encore économistes – autour des grandes transitions urbaines. Elle a particulièrement insisté sur le potentiel des villes moyennes, longtemps marginalisées par les politiques publiques mais désormais reconnues comme des lieux d’expérimentation urbaine à part entière. « Ce sont souvent des collectifs locaux audacieux qui, à l’échelle de ces villes, réussissent à concilier transition écologique, revitalisation économique et inclusion sociale », a-t-elle affirmé, citant des projets concrets tels que la réhabilitation de friches tertiaires à Saint-Brieuc. Ces dynamiques locales, portées par une gouvernance collaborative, peuvent selon elle « inspirer des grandes opérations dans des grandes agglomérations. »

Corinne de La Mettrie, Directrice générale à l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), a poursuivi en défendant une vision élargie et renouvelée de la politique de la ville. Trop souvent réduite aux quartiers des métropoles, cette politique publique s’étend aujourd’hui à une grande diversité de territoires, y compris ruraux et ultramarins. « Nous avons des quartiers prioritaires dans des villes moyennes, dans des territoires ruraux, et 10 % de la population concernée vit en Outre-mer », a-t-elle rappelé, insistant sur la nécessité d’actualiser cette géographie pour en refléter la réalité contemporaine. Elle a également mis en avant l’importance de la contractualisation et de la décentralisation, soulignant que « 90 % de l’argent de la politique de la ville est géré au niveau local. » Pour elle, cette politique se construit à partir du terrain, en donnant confiance aux acteurs locaux. Et pour mieux ajuster ses réponses, l’ANCT investit dans les données : mobilités, santé, accès aux services. « Comme disait Lacan, le réel, parfois, ça cogne », a-t-elle glissé, plaidant pour une action publique fondée sur les usages réels et non sur des représentations abstraites.

Eunice Mangado-Lunetta, directrice des programmes de l’Afev, a quant à elle recentré les échanges sur la jeunesse, pierre angulaire de l’action de l’association. Face aux discours réducteurs sur une jeunesse uniquement précaire ou désengagée, elle a voulu rappeler la puissance de transformation sociale que représente l’engagement des jeunes : « Cet événement aurait pu s’appeler : "Et pourtant, ils transforment les territoires ! " » Grâce au mentorat, aux colocations solidaires ou à l’engagement lycéen, l’Afev agit à la fois sur les personnes et sur les lieux, selon une logique qu’elle résume ainsi : « People and places ». Cet engagement ancré dans les territoires a permis à l’association de s’adapter aux évolutions de la politique de la ville, mais aussi de s’ouvrir à d’autres géographies, comme l’Outre-mer ou les zones rurales. Loin d’opposer les jeunes "des tours" à ceux "des bourgs" selon l’expression désormais consacrée, Eunice Mangado-Lunetta plaide pour une convergence des aspirations et des expériences : « Il y a plus de points communs que de clivages entre ces jeunesses. Encore faut-il les écouter. » Pour conclure, elle a annoncé que la prochaine édition de la Journée du Refus de l’Échec Scolaire, en septembre, serait justement consacrée à ces croisements de regards entre jeunes de quartiers, de villes moyennes et de territoires ruraux. Une manière de prolonger le fil rouge de cette rencontre : replacer les jeunes au cœur des politiques publiques, non pas comme objets de préoccupation, mais comme sujets d’action.

Renforcer la cohésion des territoires – focus sur l’Afev

Pour ouvrir la première table ronde, le géographe (et conseiller scientifique pour le GIP Epau) Achille Warnant a présenté les conclusions d’une étude menée pour l’Afev, intitulée Face aux inégalités socio-spatiales, quel récit territorial pour l’Afev ? En retraçant l’évolution des grands récits territoriaux depuis les années 1980, il a montré comment le débat public a longtemps opposé des figures simplifiées : d’abord les quartiers de grands ensembles, stigmatisés par les politiques de la ville, puis les "territoires oubliés" mis en avant par la théorie de la "France périphérique". Cette dernière, popularisée par Christophe Guilluy, a connu un succès transversal, autant à gauche qu’à droite. « Ce récit a eu le mérite d’alerter les pouvoirs publics sur des zones invisibilisées, mais il homogénéise des espaces qui n’ont pas grand-chose à voir », a précisé Achille Warnant, rappelant qu’il est vain par exemple de comparer le Luberon aux campagnes du Morvan.

Pour sortir de ces oppositions binaires, l’étude propose une lecture fine et cartographiée des inégalités. En croisant données socio-économiques et démographiques, elle montre que la pauvreté n’est ni exclusivement urbaine ni strictement rurale. Elle se retrouve dans l’ensemble du territoire, y compris en Outre-mer, où les taux de pauvreté peuvent atteindre 40 %, et à l’échelle intra-urbaine - comme à Paris où les contrastes sont visibles à quelques rues près : « La pauvreté est un phénomène fractal. » Le géographe rappelle également que « la majorité des personnes pauvres n’habitent pas dans les QPV, et que, dans les QPV, la majorité des habitants ne sont pas pauvres. » Une réalité qui invite à penser des politiques publiques plus souples, capables de répondre à la dispersion et à la diversité des situations.

L’étude identifie également quatre grandes familles de territoires populaires : les grands ensembles des métropoles, souvent jeunes et en croissance démographique ; les périphéries pavillonnaires, marquées par l’isolement, la dépendance à la voiture et des coûts d’énergie élevés ; les centres dévitalisés des villes moyennes, souvent vieillissants et en perte d’attractivité ; et enfin, les territoires ruraux enclavés, confrontés au manque de services publics et à des difficultés d’accès à l’enseignement supérieur. Cette typologie vise à encourager une action publique différenciée, au plus près des réalités locales, plutôt qu’un traitement uniforme de la question sociale.

En écho à ce diagnostic, Corentin Gautier, Délégué régional de l’Afev en Auvergne-Rhône-Alpes, a illustré la manière dont l’association adapte ses modalités d’intervention. Loin de se cantonner aux grands pôles universitaires, l’Afev s’engage désormais dans les territoires peu denses grâce au Mentorat à distance ou à des immersions ponctuelles. Il cite ainsi une opération à Saint-Sauveur-de-Montagut (07), où des étudiants de Grenoble sont allés à la rencontre de collégiens d’un établissement rural : « L’idée, c’est de connecter les territoires entre eux, mais aussi les acteurs – universités, rectorats, associations » pour créer des parcours de réussite croisés. Une dynamique « d’interterritorialité » ambitieuse mais exigeante, qui suppose des relais solides et une coopération sur mesure.

« Comment on fait ensemble ? »

À l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), cette volonté de s’adapter à la diversité des situations est également partagée. Nicolas Le Roux, responsable du pôle "Ville productive et créative", a insisté sur la nécessité de revoir les priorités du renouvellement urbain, notamment à l’aune du changement climatique. D’autant que « 80 % des bâtiments qui existeront en 2050 sont déjà là. » L’enjeu n’est donc plus seulement de construire, mais de réhabiliter et d’adapter l’existant, en intégrant pleinement les problématiques de sobriété énergétique, de précarité thermique et de résilience. Il s’inquiète aussi de la « ségrégation choisie » des quartiers les plus riches, rarement interrogée, et appelle à renforcer la participation des habitants, non pas seulement dans des dispositifs de concertation, mais bien dans une logique de co-construction : « Nous sommes passés de la concertation à la co-construction, mais ce n’est toujours pas suffisant. »

Pour Laetitia Gourbeille, déléguée générale de la Fondation SNCF, cette co-construction passe avant tout par les jeunes eux-mêmes. À travers un tour de France mené en 2022 auprès de 160 jeunes issus de tous horizons, la Fondation a identifié des besoins communs en matière de représentation, de confiance et d’autonomie : « Clara, en milieu rural, et Mehdi, en QPV, avaient la même difficulté à se projeter, à s’autoriser à rêver. » Depuis, la Fondation a intégré 28 jeunes dans ses instances de gouvernance et soutient désormais des collectifs de jeunes porteurs de projets. Cette approche, centrée sur la capacitation et la reconnaissance du pouvoir d’agir, vise à faire émerger des rôles modèles incarnés, capables d’inspirer d’autres jeunes, quels que soient leur territoire ou leur parcours.

Enfin, Sandrine Martin, directrice "Enseignement supérieur et jeunesse" à l’Afev, a appelé à une mobilisation massive autour des moments-charnières de la vie des enfants - en particulier l’apprentissage de la lecture au début de la scolarité. Pour elle, il s’agit de s’attaquer aux inégalités au moment où elles se forment, plutôt que de tenter de les corriger une fois installées : « On sait que la lecture est déterminante pour la suite des parcours. Et pourtant, ce n’est pas une priorité politique… » Elle prend l’exemple de Poitiers – qu’elle connaît particulièrement bien : « Il y a 1 000 enfants en difficulté de lecture et 22 000 étudiants. Si seulement 1 500 de ces derniers s’engageaient, on pourrait changer la donne ! » À ses yeux, les alliances locales entre universités, collectivités et associations représentent un levier immense et encore sous-exploité.

En guise de conclusion, plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité de créer de nouvelles politiques publiques locales, en s’appuyant sur les ressources et les dynamiques déjà existantes : « Nous avons les études, connaissons les leviers ; ce qu’il manque, c’est le "comment on fait ensemble" », a résumé Laetitia Gourbeille. De l’analyse fine des territoires à l’action collective, cette table-ronde a dessiné les contours d’un projet ambitieux : faire de chaque jeune un acteur de transformation, et de chaque territoire un espace d’innovation sociale.

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