Organisé le 2 avril 2026 à la CAF de Seine-Maritime, à Rouen, un séminaire régional de l’Afev Normandie — déclinaison de la Journée du refus de l’échec scolaire (JRES) — a réuni acteurs éducatifs et associatifs autour des enjeux d’orientation des jeunes. Rythmée par des quiz interactifs favorisant l’implication du public, la rencontre a également mis à l’honneur la participation active d’étudiants de l’antenne caennaise de Sciences Po Rennes, engagés dans des projets tutorés.
Retour la Journée du Refus de l'Echec Scolaire normande
L’après-midi s’est ouverte avec des prises de parole de Frédéric Wallet, responsable de la coordination des politiques d’action sociale à la CAF de Seine-Maritime, et d’Alexandra Duhamel, déléguée régionale de l’Afev Normandie, avant de laisser place à un premier temps consacré aux retours d’enquête. Ont ainsi été présentés les résultats de l’enquête Trajectoires-Reflex pour l’UNAF, Rura et l’Afev dans le cadre de la JRES de septembre 2025 - par Eunice Mangado Lunetta, directrice des programmes de l’Afev -, puis ceux d’une étude sur la mobilité sociale de la jeunesse normande, réalisée et exposée par Pierre-Jean Hardy, développeur à l’Afev.
Une jeunesse traversée par les inégalités sociales et territoriales
Eunice Mangado Lunetta a d’abord rappelé l’ambition de l’Afev : « faire concrètement reculer les inégalités et entendre la voix de nos publics. » S’appuyant sur une enquête menée auprès de 1 500 lycéens, elle a insisté sur la nécessité de croiser les approches : « Nous avons vraiment voulu regarder à la fois le prisme territorial, mais aussi le prisme social. » Un constat majeur s’en dégage : si 61 % des jeunes se sentent bien informés pour leur orientation, cela ne suffit pas à apaiser les inquiétudes, puisque les jeunes ruraux sont « 65% (…) contre 55% » chez les urbains à se dire inquiets face à leur avenir.
Au fil de la présentation, un paradoxe s’est dessiné : des jeunes globalement satisfaits de leur situation actuelle, mais fortement préoccupés par la suite de leur parcours : « 84 % [d’entre eux] se sentent bien dans leur quotidien, mais 64 % se sentent angoissés par l’avenir. » Cette inquiétude est liée à des déterminants sociaux puissants : pression scolaire, difficultés d’apprentissage plus marquées dans les milieux populaires, rôle central de la famille dans l’orientation. Surtout, l’enquête met en évidence un socle commun entre jeunesses rurales et urbaines : « Un besoin concret, matériel, de gagner de l’argent (…) pour être autonomes rapidement ».
Prenant la suite, Pierre-Jean Hardy a proposé un éclairage spécifiquement normand sur ces dynamiques. Il a décrit un territoire « présentant plusieurs particularités », et marqué notamment par une forte ruralité — « près d’un habitant sur deux (…) vit en zone rurale » — et par des déséquilibres importants dans l’accès à la formation. Dans ce contexte, les parcours des jeunes sont fortement orientés : le support projeté soulignait qu’ils « s’orientent moins vers les filières longues et sélectives (…) et davantage vers les formations courtes et professionnalisantes. » Un phénomène qui, combiné à des mobilités importantes et à un déficit d’attractivité de l’enseignement supérieur régional, contribue à renforcer les inégalités d’accès aux études et, plus largement, les perspectives de mobilité sociale.
Au collège, créer les conditions d’une orientation choisie
La première table-ronde, consacrée à l’articulation entre collège et lycée, a mis en lumière l’importance du cadre éducatif et relationnel dans la construction des parcours d’orientation. Pour Bruno Correa, référent jeunesse au centre social Diana Armengol-Markarian à Rouen, l’enjeu premier est de créer un environnement propice à l’expression des jeunes : « Pour nous, c’est l’occasion de créer du lien avec eux. » Dans un quartier marqué par de fortes fragilités sociales, il a insisté sur la nécessité d’offrir un espace où les jeunes peuvent « se retrouver, échanger » et surtout « être vraiment eux-mêmes », sans pression institutionnelle immédiate.
Au-delà de l’accueil, c’est bien la question de la relation de confiance qui apparaît centrale. « Pour moi, c’est vraiment primordial », a-t-il souligné, rappelant que cette relation conditionne la capacité à accompagner les jeunes dans leurs choix d’orientation. Cette confiance ne se limite pas aux jeunes eux-mêmes, mais s’étend aussi à leurs familles : « Derrière les jeunes, il y a les familles », a-t-il en effet rappelé, soulignant leur rôle déterminant dans les trajectoires. Dans ce contexte, les actions menées — qu’il s’agisse d’activités quotidiennes, de projets collectifs ou de mise en place d’instances participatives — visent à favoriser l’engagement et à redonner aux jeunes une capacité d’agir sur leur environnement.
Les interventions de Julien Lefort, chef de service éducatif de la MECS Providence- Miséricorde pour les Apprentis d’Auteuil, et de Loan Berthelot, mentor à l’Afev, ont, elles aussi, mis en avant l’importance d’un accompagnement au plus près des jeunes, notamment dans des contextes marqués par des vulnérabilités éducatives et sociales. Qu’il s’agisse de jeunes confiés à des structures de protection de l’enfance ou accompagnés dans le cadre du mentorat, tous ont insisté sur la nécessité de personnaliser l’accompagnement et deredonner confiance. L’expérience de terrain montre ainsi que l’orientation ne peut se réduire à une information descendante : elle suppose un travail patient, ancré dans la relation, pour permettre aux jeunes de se projeter et de construire un projet qui fasse sens pour eux.
Une orientation fortement structurée par les inégalités sociales
Enseignante en collège et docteure en sciences de l’éducation, autrice d’une thèse consacrée à « l’orientation scolaire des jeunes ruraux », Anne Siccard s’est alors appuyée sur ses travaux de recherche pour mettre en évidence un paradoxe marquant : alors que « les collégiens de milieux ruraux optent plus que les jeunes urbains pour les voies professionnelles », ils présentent pourtant « des résultats scolaires égaux, voire légèrement supérieurs aux jeunes urbains. » Pour expliquer cet écart, elle a détaillé trois séries de facteurs. Le premier tient au contexte socio-économique, avec des catégories sociales « qui optent davantage pour des formations courtes. » Le second relève du contexte spatial : « Une offre de formation qui est moindre », des « difficultés de transport » et « une palette des métiers moins diversifiée », autant d’éléments qui limitent les horizons possibles. Enfin, elle a évoqué le rôle du contexte scolaire lui-même, notamment la petite taille des établissements, qui « limite l’offre de formation » et « les possibilités de brassage social. »
Mais au-delà de ces facteurs structurels, la chercheuse a interrogé plus directement les pratiques professionnelles au sein des collèges. Son constat est sans détour : « Les biais sociaux d’orientation existent et au final, nos pratiques (…) les renforcent. » Elle a notamment montré que l’évaluation, pourtant perçue comme objective, pouvait être influencée par des représentations sociales, avec des écarts entre résultats au brevet et notes de contrôle continu selon les établissements. Plus largement, elle a pointé les effets du « manque de didactisation » des actions d’orientation, qui pénalise davantage les élèves les plus fragiles. En conclusion, elle a souligné que « l’orientation est surtout guidée par l’origine sociale des jeunes » et que, loin de les corriger, « nos pratiques pourraient bien creuser les écarts plutôt que de les corriger. »
Des parcours concrets pour ouvrir le champ des possibles
Animée par Mélanie Tocqueville, déléguée territoriale de l’Afev Rouen, la deuxième table-ronde a mis en avant des actions très concrètes menées par les partenaires pour accompagner les jeunes dans leur orientation. Chargée de projet Conseil des collégiens au Département de la Seine-Maritime, Marlène Kozia a présenté ce dispositif comme « un espace de parole (…) autre que leur salle de classe. » Elle a expliqué que cette instance, créée en 2005, visait à permettre aux jeunes de « se sentir en confiance, développer des relations entre eux » et, au-delà des projets menés collectivement, de « développer des compétences. » Dans son propos, l’orientation n’a pas été abordée comme une spécialité en soi, mais à travers l’ouverture d’un réseau, d’expériences et de possibilités : « On essaie de leur faire prendre conscience que le réseau, c’est quelque chose d’important. »
Cette logique de parcours a été prolongée par Andrée Morisset, chargée de mission politique jeunesse au même département, qui a détaillé plusieurs leviers d’accueil et de découverte des métiers au sein de la collectivité. Elle a notamment mis en avant le forum des stagiaires de troisième, organisé depuis 2022, qui « permet à environ 4 à 500 collégiens de venir avec leurs parents et de trouver des terrains de stage. » Elle a aussi insisté sur la diversité des possibilités offertes par le département, des stages aux jobs d’été, en passant par l’apprentissage et le service civique, en soulignant que cette diversité « concourt aux projets d’avenir, à l’orientation en règle générale et à la remobilisation. » Pour illustrer les effets concrets de ces dispositifs, elle a enfin relayé le témoignage d’une ancienne participante, Manon, pour laquelle « s’engager dans le Conseil départemental des collégiens a été une des meilleures décisions de [sa] vie » : « Entre prise de parole, confiance en soi et projets concrets, a-t-elle écrit, le CDC a su changer mon mode de vie. »
La table-ronde a aussi donné la parole à deux jeunes engagés à l’Afev, Axelle Goumaux et Noah Chemin, venus raconter des parcours non linéaires, faits de réorientations, d’hésitations et de découvertes. Axelle a présenté « un parcours assez atypique », marqué par plusieurs bifurcations après un bac professionnel, jusqu’à envisager aujourd’hui une nouvelle voie : « C’est ma troisième réorientation », a-t-elle confié. Noah, de son côté, est revenu sur une orientation d’abord contrainte par ses résultats : « mes notes m’ont très vite rendu à la raison. » Son entrée en MFR, ses stages, son expérience Erasmus puis son arrivée en service civique à l’Afev lui ont permis de construire progressivement son projet. En clôture, Shirley Roussel, chargée d’orientation à la Mission information orientation (MOI) de l’Université de Rouen Normandie, a insisté sur « la complémentarité de [leurs] actions » avec celles de l’Afev, notamment pour « aller vers nos publics » et mieux associer les familles, tandis que Mélanie Tocqueville a résumé l’ambition commune de tous les partenaires : « Planter une petite graine dans le cerveau de l’ensemble des collégiens et des lycéens », pour leur permettre de se dire, un jour : « Eh bien, pourquoi pas moi ? »
Logement étudiant : sécuriser le passage vers l’enseignement supérieur
Animée par Alexandra Duhamel, la troisième table-ronde a porté sur ce moment de bascule où, une fois l’orientation décidée, « c’est le grand saut » vers la vie étudiante, avec son lot de questions (logement, mobilité, finances…). Guillaume Lanoë, kapseur à Rouen, y a livré un témoignage très personnel sur un parcours : après une prépa à Paris, qu’il a interrompue au bout de six mois (« c’était un peu la dépression - compliqué »), il est arrivé à Rouen, à Neoma, « par la magie de Parcoursup. » Cherchant une autre manière d’habiter sa vie étudiante, il a découvert par hasard les Kaps de l’Afev, un dispositif qui, « coche toutes les cases pour [lui], sur « la question de l’engagement et du sens. » Cette colocation solidaire lui a permis, a-t-il raconté, de « vraiment [s’]ancrer » à Rouen, de nouer « de vraies relations » et de trouver « [sa] place et du sens dans une nouvelle ville. »
À ses côtés, Alban Philippe, directeur de la vie étudiante au Crous Normandie, a rappelé le rôle du Crous comme « opérateur de l’État en matière de vie quotidienne des étudiants », chargé de « soutenir l’ambition » des jeunes dans toutes ses dimensions concrètes : aides financières, logement, accompagnement social, animation des campus, restauration ou emploi. En Normandie, a-t-il précisé, cela représente « près de 65 000 boursiers », « près de 100 millions d’euros par an » pour les bourses et « près de 10 000 logements » - ce qui fait du Crous Normandie « probablement premier bailleur social étudiant du territoire. » Insistant sur le fait que « le logement constitue un frein fort pour les études », il a également présenté un projet en cours de lancement à la rentrée prochaine : une « résidence de la réussite » destinée à accueillir, dans « un environnement le plus favorable possible », des jeunes plus exposés aux difficultés d’accès et de réussite dans le supérieur - notamment issus des quartiers prioritaires, du milieu rural ou de l’ASE. Il a résumé ainsi la philosophie du dispositif : « Une première année d’études réussie, c’est une première année d’études [à l’issue de laquelle], à la fin de l’année, on sait où on est, et on sait où on va. »
Partager cet article