À Albi, la 4ᵉ édition des REET (Rencontres expérience étudiante et territoires) a réuni, le 2 avril dernier sur le campus de l’Institut national universitaire Champollion, chercheurs, acteurs publics, associations et étudiants autour d’un enjeu central : faire de l’expérience étudiante un levier de réussite et d’émancipation, en particulier pour les jeunes issus de milieux populaires, au cœur des territoires.
Inscrite dans le cadre du Pacte des solidarités d’Occitanie, piloté par le préfet de région Occitanie, cette journée a permis de croiser approches scientifiques, témoignages étudiants et retours d’acteurs de terrain. Au fil des échanges, une idée s’est imposée : la réussite étudiante ne se limite pas à l’obtention d’un diplôme. Elle dépend d’un ensemble de facteurs – sociaux, économiques, psychologiques et territoriaux – qui façonnent l’expérience étudiante dans toute sa complexité.
Penser la réussite au-delà des seuls résultats académiques
En ouverture, Sandrine Martin, animatrice et directrice de l’enseignement supérieur et de la jeunesse à l’Afev, a rappelé l’ambition de cette édition : interroger la manière dont l’expérience étudiante peut contribuer à la réussite et à l’émancipation des jeunes issus de milieux populaires. En réunissant des partenaires locaux, l’objectif était aussi de valoriser les dynamiques territoriales et de favoriser les échanges entre acteurs.
Florence Géret, directrice des formations à l’INU Champollion, a ensuite souligné l’importance d’une approche globale de la réussite : « Nous savons très bien qu’il n’y a pas que la réussite académique, et que tout cela est lié avec la vie étudiante dans sa globalité. » Elle a insisté sur les conditions concrètes d’étude – logement, santé, ressources, engagement – comme éléments déterminants des parcours. Cette vision s’inscrit pleinement dans la mission de l’établissement, engagé dans la démocratisation de l’enseignement supérieur. « On ne réussit pas seul », a-t-elle rappelé, soulignant le rôle du collectif dans les trajectoires étudiantes.
La sous-préfète et secrétaire générale de la Préfecture du Tarn Annabelle Ravni a alors élargi la réflexion à l’échelle des politiques publiques. Elle a insisté sur le rôle des territoires dans l’accès aux études supérieures, notamment pour les jeunes issus de milieux ruraux ou de quartiers prioritaires. Face au coût de la vie dans les grandes métropoles, les villes moyennes apparaissent comme des espaces plus accessibles. Mais les freins restent nombreux, en particulier pour « des étudiants issus de milieux modestes, pour lesquels c’est un véritable investissement de poursuivre des études. » Elle a également mis en garde contre les phénomènes d’autocensure, appelant à garantir que les choix d’orientation soient
réellement choisis et non subis.
L’expérience étudiante comme levier d’émancipation
Pour conclure cette séance d’ouverture, Nawel Bensetti, déléguée territoriale de l’Afev, a proposé une lecture plus qualitative de l’expérience étudiante : « Le diplôme à lui seul ne suffit plus à lui seul pour comprendre les parcours réels des jeunes. » Elle a mis en avant la diversité des expériences vécues hors des cours : engagement associatif, emploi, projets
collectifs, vie en colocation… « Autant de moments où se tisse l’apprentissage de soi, des autres et du monde. » Ces expériences contribuent à développer des compétences essentielles, comme l’autonomie, la solidarité ou la créativité.
Mais ces expériences sont inégalement réparties : « Pour beaucoup d’étudiants, le quotidien peut rimer avec précarité, fatigue, voire isolement. » Cette réalité rappelle que l’expérience étudiante dépend fortement des conditions de vie. Dans ce contexte, le Pacte des solidarités d’Occitanie offre un cadre structurant pour penser des réponses collectives, à l’échelle des territoires, en articulant politiques publiques et initiatives locales.
Comprendre les inégalités à travers les compétences socio-émotionnelles
A l’issue de ce premier temps, l’intervention de la chercheuse en sciences de l’éducation et de la formation Janine Jongbloed, coordinatrice du projet Skills2Flourish, a apporté un éclairage scientifique important. Ses travaux portent en effet sur les compétences socio-émotionnelles et leur rôle dans la réussite universitaire. Elle les définit comme des « savoir-
agir complexes » qui renforcent le pouvoir d’agir des individus. Ces compétences – gestion des émotions, coopération, résilience – influencent fortement les parcours.
Son analyse met en évidence un point central : à niveau académique égal, les étudiants ne disposent pas des mêmes ressources. Ceux issus de milieux populaires peuvent présenter davantage d’anxiété, une perception plus fragile de leurs capacités ou un sentiment de décalage avec les attentes universitaires. Ainsi, ces écarts contribuent à reproduire les inégalités, notamment à travers les choix d’orientation et les phénomènes d’autocensure.
Pour y répondre, la chercheuse a présenté plusieurs types d’interventions visant à agir sur les représentations : développement d’un état d’esprit évolutif, renforcement du sentiment d’appartenance ou valorisation des identités sociales. Ces dispositifs, souvent courts, permettent de réduire certains écarts, mais ne remplacent pas les transformations structurelles nécessaires.
Des dispositifs concrets pour accompagner les étudiants
La première table-ronde a alors permis de confronter ces analyses à des pratiques concrètes. À l’INU Champollion, l’accompagnement des étudiants repose sur une structuration forte de la vie étudiante. Marie Clainchard, qui y occupe la fonction de chargée de mission vie étudiante, a décrit un modèle inclusif, pensé pour tous : « Nous avons une structure pensée pour accueillir les étudiants de milieux populaires au même titre que tous les étudiants. » L’établissement propose des créneaux dédiés à l’engagement, des dispositifs de reconnaissance et une offre culturelle et sportive accessible.
Du côté du CROUS Occitanie, Antoine Arniaud a rappelé l’importance des conditions matérielles. « Lorsque les conditions matérielles ne sont pas réunies, l’impact est immédiat », notamment sur la réussite et la santé mentale. Il a également mis en lumière le phénomène de non-recours aux droits, qui pénalise les étudiants les plus fragiles.
Les interventions de Nightline Toulouse (en la personne d’Elodie Salles) ont mis en évidence une autre dimension essentielle : la santé mentale. La déléguée territoriale a décrit une réalité marquée par l’isolement et la difficulté à se confier. De nombreux étudiants expriment un sentiment de solitude, particulièrement la nuit, moment où les dispositifs classiques sont moins accessibles. Le service d’écoute proposé par Nightline constitue alors un espace de parole essentiel, souvent première étape vers un accompagnement plus large.
L’engagement étudiant, entre levier et inégalités
Des témoignages d’étudiants comme d’un doctorant ont par ailleurs illustré la puissance transformative de l’engagement. Souleymane Bendjelloul, bénévole à l’Afev Albi, a ainsi évoqué l’importance des aides financières dans son parcours, mais aussi les limites du système. Malgré les dispositifs existants, certains étudiants restent exclus et doivent renoncer à leurs études. Son engagement à l’Afev lui a permis de gagner en confiance et de donner du sens à son parcours.
Mais cet engagement reste inégalement accessible. Comme l’a rappelé Léonie Chouat, présidente de l’AGEMP (Association générale étudiante de Midi-Pyrénées) : « Il y a des grandes inégalités d’accès », notamment liées au temps et aux ressources financières. Le salariat étudiant, notamment, constitue un frein majeur. Sa collègue Morgane Garcia a quant à elle souligné le rôle central des associations dans les villes moyennes, qui contribuent à créer du lien social et à dynamiser la vie étudiante, tout en compensant certaines limites institutionnelles.
La question de la reconnaissance de l’engagement a également été largement abordée au fil des échanges avec la salle – avec une conclusion commune : si des dispositifs existent, ils restent encore insuffisamment connus ou mobilisés. Or selon Yves Frouin, doctorant de l’Université Paul Valéry de Montpellier, l’engagement constitue un espace d’apprentissage
essentiel, structuré autour d’un « triptyque de soi, des autres et du monde. » Il relève donc pleinement de l’éducation populaire, fondée sur l’échange et la co-construction.
L’expérience étudiante, un levier pour les territoires
La seconde table-ronde a permis de déplacer le regard vers les enjeux territoriaux. Carine Giner, responsable qualité RSE de l’IMT Mines Albi, a souligné la montée en puissance de l’engagement étudiant dans les établissements, illustrant des dynamiques en forte progression. Cette évolution témoigne d’un intérêt croissant pour des formes d’engagement
collectives et responsables.
De son côté, François Bouyssie, le tout nouveau maire de Carmaux, a apporté un éclairage complémentaire en tant qu’élu et chef d’entreprise. Il a insisté sur la reconnaissance croissante de l’engagement dans le monde professionnel. Selon lui, il est essentiel de valoriser ces expériences, car les recruteurs y sont de plus en plus sensibles. Ces interventions ont mis en lumière un enjeu-clé : faire reconnaître l’expérience étudiante comme une véritable compétence, au-delà du cadre académique.
Dans cette perspective, Laura Rossignol et Tessy Radaelli, respectivement déléguée territoriale et chargée de développement enseignement supérieur de l’Afev Albi, ont également souligné l’importance des liens entre étudiants, acteurs économiques et collectivités. L’expérience étudiante ne se limite pas à l’université : elle irrigue les territoires, contribue à leur dynamisme et favorise l’émergence de projets collectifs. Au fil des échanges, une idée s’est donc clairement imposée : l’étudiant est (aussi) un acteur du territoire.
Christophe Paris : « L’engagement doit devenir central »
En conclusion, Christophe Paris, directeur général de l’Afev, a proposé comme à son habitude une synthèse engagée, soulignant tout d’abord le caractère exemplaire du territoire albigeois : « Albi, c’est mythique pour nous ! » Il y voit un modèle singulier, où l’Afev est pleinement intégrée à la vie universitaire, « dans le cursus, dans les lieux, dans la communauté. » Mais ce modèle demeure encore trop rare : « Il y a peu d’autres exemples aussi percutants que celui d’Albi. » D’où la volonté de s’en inspirer pour « reconstruire une politique de l’engagement. »
Au cœur de son propos, une idée forte : l’engagement doit changer de statut, « ne doit plus être comme un "must have" comme quelque chose que l’on rajoute optionnellement, mais plutôt un élément-clé dans la réussite. » Non plus un complément facultatif, mais un élément constitutif de la formation. Cette évolution implique de repenser la place de l’engagement dans l’enseignement supérieur, notamment en termes d’intégration, de reconnaissance et de financement.
Il a également repris une expression marquante de la journée : celle de « l’étudiant complet » : un étudiant dont la formation ne se limite pas aux savoirs académiques, mais intègre pleinement les compétences acquises par l’engagement. Enfin, il a insisté sur la dimension collective de la réussite : « Il faut toute une communauté pour permettre à tous
les étudiants de réussir. »
Une dynamique collective à poursuivre
Au terme de cette journée, une idée s’impose donc très clairement : la réussite étudiante ne peut être pensée de manière isolée. Elle repose sur une articulation entre conditions de vie, accompagnement, engagement et dynamiques territoriales. Les REET 2026 ont ainsi confirmé l’importance de construire des écosystèmes locaux favorables, capables de soutenir les étudiants dans toutes les dimensions de leur parcours. Dans le cadre du Pacte des solidarités d’Occitanie, cette ambition acquiert une résonance particulière : il s’agit de faire de l’expérience étudiante un levier concret de réduction des inégalités et de transformation sociale. Plus qu’un moment de vie, cette expérience apparaît comme un espace de construction individuelle et collective, au cœur des enjeux de demain.
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