Parentalité et réussite scolaire : construire l’alliance éducative

Vers un parcours augmenté

Comment mieux associer les parents à la réussite éducative de leurs enfants, sans les culpabiliser ni se substituer à eux ? Le 18 juin, l’Afev et la Fondation AlphaOmega réunissaient acteurs associatifs, institutionnels et philanthropiques pour interroger la place des familles dans l’alliance éducative et montrer comment le mentorat peut contribuer à la renforcer.

Comment permettre à des jeunes de construire leur avenir à partir d’une meilleure connaissance des études, des métiers et des possibilités qui s’offrent à eux ? 

Parents, école, associations : c’est autour de ces trois piliers que s’est organisée, le 18 juin à Paris, cette rencontre sur le thème "Alliance éducative et parentalité : le rôle clef des parents dans la réussite scolaire". Une alliance d’autant plus nécessaire, comme l’a souligné Elisabeth Elkrief, directrice générale de la Fondation AlphaOmega, dans les moments charnières où existe un risque de décrochage : il faut alors « rajouter de la ressource » et surtout « se serrer les coudes pour aider les enfants. »

Faire des parents des acteurs de l’alliance éducative

Christophe Paris, directeur général de l’Afev, est d’abord revenu sur l’histoire de l’association, qui cherche depuis près de 35 ans à « créer un lien solidaire entre les campus universitaires et les quartiers populaires », à travers le mentorat, le volontariat éducatif ou encore les colocations solidaires. Aujourd’hui présente dans 550 quartiers prioritaires, elle mobilise plus de 20 000 étudiants. Son mentorat a beaucoup évolué : parti du soutien scolaire en petits groupes, il s’est progressivement individualisé et élargi à l’accompagnement global du jeune. Une étape décisive intervient à Nanterre dès 1993, lorsque la ville demande à l’Afev d’aller au domicile des familles. Une évaluation menée en 2006 confirme ensuite l’efficacité de cette modalité et conduit le réseau à la généraliser. Pour Christophe Paris, l’enjeu demeure de comprendre « comment on va plus loin avec les familles » et comment mieux faire collectif localement entre familles, établissements scolaires et acteurs associatifs.


Alexandra Mousquès, directrice d’investissement social à la Fondation AlphaOmega, a alors rappelé combien la notion même de parentalité s’est élargie. Être parent ne consiste pas seulement à répondre aux besoins matériels de l’enfant : il faut accompagner son développement affectif, soutenir ses apprentissages, transmettre des repères, favoriser son autonomie. Des responsabilités qui peuvent peser lourd, notamment pour des parents de milieux modestes qui ne maîtrisent pas toujours les codes de l’institution scolaire, ont parfois eux-mêmes connu des difficultés scolaires ou disposent de moins de temps. Mais ces écarts ne traduisent « absolument pas un manque d’intérêt ou un manque d’investissement. » Ces familles placent au contraire souvent dans l’école de très fortes attentes d’ascension sociale.

Des parents qui demandent à être accompagnés

Cette réalité, l’enquête présentée par Eunice Mangado-Lunetta, directrice des programmes de l’Afev, permettait de la mesurer. Réalisée en 2024 auprès de 737 parents de milieux populaires, elle montrait le poids des conditions matérielles : 32% des répondants disposaient d’un revenu mensuel net inférieur ou égal au Smic, 69% subissaient des horaires atypiques ou décalés et 36% vivaient seuls avec leurs enfants. La charge éducative repose aussi très largement sur les femmes : parmi les parents en couple interrogés, 47% des mères disaient prendre seules en charge la scolarité des enfants, contre 20% des hommes. L’enquête confirmait parallèlement le fort attachement de ces familles à l’école, mais aussi leurs difficultés à en maîtriser les implicites. « On est très loin » de l’image de parents démissionnaires, a-t-elle insisté : une large proportion des répondants souhaitent au contraire être conseillés, informés ou accompagnés dans leur rôle.
Une mère interrogée par l’Afev avait résumé son expérience en une formule : face à certaines  institutions, « on se sent jugé avant d’être écouté. » D’où le postulat défendu par l’association : quel que soit leur capital social ou culturel, tous les parents peuvent contribuer à la réussite scolaire de leur enfant, à condition que leur soient fournis des moyens concrets de le faire et de les convaincre qu’ils en sont capables. Pierre Stecker, directeur de projets Soutien à la parentalité et 1 000 premiers jours à la DGCS et coordinateur national des Assises de la parentalité, a replacé ces constats dans le champ des politiques publiques. Celles-ci restent selon lui très morcelées : lieux d’accueil enfants-parents, maisons des familles, contrats locaux d’accompagnement à la scolarité, dispositifs des 1 000 premiers jours… Or « une addition de dispositifs, ça ne fait pas une vision, ça ne fait pas une stratégie, ça ne fait pas une politique nationale. » Il a pointé un « vrai manque de doctrine » commune et la nécessité de fournir aux parents des repères fiables dans un « maquis d’offres, de conseils et d’injonctions ». Les Assises de la parentalité ont ainsi travaillé sur l’accompagnement des parents d’adolescents, la conciliation entre parentalité et vie professionnelle, les usages numériques ou encore la lisibilité des services aux familles. Pierre Stecker a également insisté sur la nécessité de lieux ressources de proximité et, dans les établissements scolaires, d’espaces réellement dédiés aux parents et connectés aux autres ressources du territoire.

Le mentor, un « trait d’union » avec les familles

L’Afev ne se présente pas comme une association spécialisée dans le soutien à la parentalité, mais l’intervention à domicile l’a progressivement installée dans cette fonction. Pour Eunice Mangado-Lunetta, le jeune bénévole constitue un « trait d’union » entre l’enfant et ses parents : parce qu’il est jeune et n’est pas un professionnel, il occupe une place particulière de « tiers éducatif ». Avec 80% des mentorats réalisés à domicile, environ 16 000 familles voient chaque semaine un étudiant de l’Afev. L’association est ainsi devenue « un acteur du soutien à la parentalité informel et massif » dans les quartiers prioritaires.

Ce lien repose sur quelques conditions : le temps, puisque la confiance se construit semaine après semaine, mais aussi la formation et l’accompagnement des mentors. Leur rôle n’est pas de se substituer aux parents, mais de « valoriser les compétences, désamorcer les tensions et légitimer les parents. » Ils peuvent montrer les progrès de l’enfant, qui ne sont pas toujours visibles dans ses résultats scolaires, décoder certaines attentes de l’école, aider à utiliser Pronote ou un cahier de liaison, voire accompagner un parent à un rendez-vous avec un enseignant. Lorsque les demandes dépassent leur rôle, les équipes de l’Afev peuvent orienter les familles vers d’autres acteurs du territoire. Cette logique irrigue par ailleurs d’autres programmes. Les volontaires éducatifs peuvent aider des parents éloignés des outils numériques à renouer avec l’établissement scolaire ; Démo’Campus associe les familles aux questions d’orientation et de découverte de l’enseignement supérieur. À Angers, 250 collégiens et leurs parents ont ainsi passé une journée à l’université. Ces actions répondent à ce que l’Afev appelle le « dernier kilomètre » : un outil peut fonctionner pour ceux qui savent l’utiliser, mais renforcer encore les inégalités si personne n’accompagne ceux qui ne le savent pas.

Le témoignage de Célia, étudiante en psychologie, ambassadrice et mentor à l’Afev de Dijon, a  ensuite donné chair à cette relation. Lorsqu’elle rencontre sa mentorée, alors âgée de sept ans, sa famille imagine d’abord une simple aide aux devoirs. Peu à peu viennent les promenades, le cinéma, les jeux et les échanges : « Ils ont vu que c’était un accompagnement plus que scolaire. » La relation avec la mère puis la grand-mère se construit progressivement, jusqu’au jour où celle-ci l’invite à partager un repas familial. « C’est là où j’ai compris que je faisais vraiment partie de la famille. » Après trois années de mentorat, Célia parle « d’une expérience humaine unique (…) Aujourd’hui, ma mentorée est comme ma petite sœur. »

Outiller les parents sans les culpabiliser

Interrogée quelques semaines après la rencontre, Elisabeth Elkrief est revenue sur une conviction qui guide le travail de la Fondation AlphaOmega : être parent suppose des compétences qui ne sont ni innées ni figées. « Cela s’apprend et se structure. » Comprendre les apprentissages et le développement de l’enfant, repérer ses forces et ses fragilités, l’aider à développer le plaisir d’apprendre, la confiance en lui ou la capacité à se relever de ses échecs : autant de connaissances que la Fondation cherche à rendre accessibles aux familles – désormais également par le biais d’une newsletter, qui sera présentée lors d’une conférence, le 23 septembre 2026.

L’objectif n’est pas d’ajouter de nouvelles injonctions, mais de proposer des ressources parmi lesquelles chacun peut venir puiser. La Fondation a ainsi croisé les enseignements de la littérature avec l’expertise d’associations qu’elle accompagne afin d’identifier, âge par âge, différentes compétences utiles au développement de l’enfant et de les transmettre de façon « ludique et détournée. » Elisabeth Elkrief insiste sur l’intérêt de donner aux parents une forme de « culture gé’ », de repères permettant de mieux comprendre leur enfant, de détecter ses forces et ses fragilités et, si nécessaire, de savoir quand solliciter d’autres interlocuteurs. Car, souligne-t-elle, il n’existe pas « d’élève moyen » : chacun possède des forces à encourager et des faiblesses sur lesquelles travailler. « En équipent un peu les parents, on peut vraiment changer la donne. » Samuel Cuneo, directeur de la communication de la Fondation AlphaOmega, formule le même constat à travers l’expression de « compétence à être parent (…) personne ne naît avec le mode d’emploi pour être parent. » Le rôle parental évolue avec l’âge de l’enfant… et peut donc lui aussi être accompagné.La rencontre du 18 juin s’était en outre achevée sur un enjeu très concret : celui des moyens. Elisabeth Elkrief rappelait qu’une association qui grandit n’a pas moins besoin de financements. Même lorsque le coût par jeune diminue grâce au passage à l’échelle, accompagner davantage d’enfants continue nécessairement de coûter davantage. Alors que l’Afev accompagne aujourd’hui quelque 20 000 enfants en mentorat, elle estime que 100 000 pourraient en avoir besoin : « Ne faisons pas en sorte que l’Afev revienne à 10 000, parce que ce serait très grave. » Pour elle, le professionnalisme de l’association, ses 35 ans d’existence, sa connaissance du terrain, ses études d’impact et sa capacité d’amélioration continue justifient précisément que les financeurs continuent à l’accompagner. 

Un appel immédiatement appuyé par une représentante de la Fondation BNP Paribas, partenaire de l’Afev depuis trente ans, qui a salué sa capacité « à voir les sujets qui arrivent avant nous », son innovation, sa connaissance du terrain et cette vision des jeunes « très optimiste. » Une manière de refermer la matinée sur son fil rouge : construire une alliance éducative suppose de reconnaître les compétences des parents, mais aussi de donner à ceux qui travaillent quotidiennement à leurs côtés les moyens de la faire vivre.

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