En classe de seconde, des trajectoires qui séparent

JRES

Que se passe-t-il lorsque, après le collège unique, des adolescents du même âge entrent en seconde générale, technologique ou professionnelle ? Pour sa 19e Journée du refus de l’échec scolaire (JRES), le 16 septembre, l’Afev a choisi d’interroger ce moment-charnière, à partir d’une enquête menée auprès de 926 lycéens et des regards croisés de jeunes, chercheurs, enseignants et acteurs éducatifs. 

« Au mois de juin, ils et elles partageaient encore les mêmes cours de troisième, les mêmes angoisses face au brevet, (…) les mêmes histoires d’amitié. (…) Et puis l’été passe. En septembre, à l’entrée en seconde, le paysage a mué », constatait en introduction Eunice Mangado-Lunetta, directrice des programmes de l’Afev. D’un côté, la voie générale et technologique, largement tournée vers les études supérieures ; de l’autre, la voie professionnelle, et une confrontation beaucoup plus rapide au monde du travail : « La seconde est le moment de séparation du corps scolaire après le collège unique. Le problème, c’est que c’est aussi un moment de séparation du corps social. » Près de 70 % des élèves de
la voie professionnelle sont issus des catégories inactives, ouvrières ou employées, contre à peine 40 % dans la voie générale. Pour autant, a-t-elle rappelé, ces jeunes ne sont pas enfermés dans un destin : l’enquête présentée ensuite révèlera même chez eux « un optimisme assez pragmatique. »
Cette bifurcation demeure au cœur des politiques publiques. Ainsi, Jean Hubac, chef du service de la vie de l’élève et des établissements à la DGESCO, rappelait, au lancement de ce temps d’échange, que l’entrée en seconde constitue un enjeu pédagogique, mais aussi un moment où il faut lutter contre les déterminismes sociaux et territoriaux. A ce titre, l’institution cherche notamment à rendre les choix réversibles : une « période de consolidation de l’orientation » permet a notamment permis en 2025 à plus 7 500 élèves (1,2% de l’effectif) de demander un changement en cours de seconde - et la moitié ont obtenu satisfaction. Un dispositif encore limité, mais qui matérialise un « droit à l’erreur » et la nécessité de sécuriser davantage les parcours.

Des lycéens plutôt optimistes… mais des inégalités persistantes

L’enquête réalisée par Trajectoires Reflex pour l’Afev a ainsi permis, d’abord, de nuancer une représentation très sombre de l’entrée au lycée. Parmi les 926 élèves de seconde interrogés, 75% déclarent avoir bien ou très bien vécu leur arrivée, et ceux de la voie professionnelle sont même plus nombreux à le dire. Mais Karl Berthelot, chargé d’études chez Trajectoires Reflex, a aussi souligné plusieurs fragilités : 27% ont déjà songé à arrêter le lycée, principalement par manque de motivation ou à cause du stress, et près d’un jeune sur deux aurait souhaité davantage d’accompagnement au moment de son entrée en seconde.

L’orientation fait apparaître des écarts plus nets encore. Si 91% des répondants disent avoir choisi leur filière, ils ne sont plus que 83% en voie professionnelle. Surtout, 18 % souhaiteraient aujourd’hui en changer - une proportion qui atteint 23% en voie professionnelle, et 27% chez les enfants de parents non diplômés ou titulaires d’un CAP-BEP, contre 9% parmi les catégories les plus diplômées. Les projections divergent également : 51% des élèves de seconde professionnelle envisageant des études supérieures visent une filière courte, contre seulement 7% des élèves de la voie générale. Et l’orientation inquiète plus d’un répondant sur deux.

Pour Paul Jacquin, médecin de l’adolescence et fondateur de la Maison des adolescents de Robert-Debré, il faut pourtant commencer par retenir le versant positif de l’étude : « Les jeunes sont contents de leur orientation. Ils croient à leur avenir. » Face à une jeunesse souvent présentée comme allant mal, il a invité à distinguer les difficultés réelles des
projections négatives des adultes. Surtout, l’élève de seconde est aussi un adolescent, engagé simultanément dans la puberté, l’individuation, la construction de son autonomie et de son identité : « Il faut que les enseignants aient conscience qu’il n’ont pas que des élèves face à eux, mais aussi des adolescents. » Le lycée lui paraît en outre trop rapidement tourné vers sa propre sortie : à peine entrés, les élèves pensent déjà aux notes, aux spécialités et à
Parcoursup, alors qu’ils devraient aussi pouvoir « rêver » leur avenir. Par ailleurs, un mentor lycéen à l’Afev était également présent, pour apporter un regard de l’intérieur. Il a notamment insisté sur une dimension mise en évidence par l’enquête : l’envie de s’engager existe, mais beaucoup de lycéens n’osent pas franchir le pas… parfois
simplement parce qu’ils ne mettent pas de mots sur ce qu’ils font déjà. Aider un camarade dans ses devoirs ou l’accompagner au CDI constitue selon lui, bel et bien, une forme d’engagement. Or celui-ci « n’est pas assez valorisé » dans les établissements, alors qu’il permet d’acquérir des compétences et peut aider à construire son orientation.

Première table-ronde : Troisième/seconde, traverser le gué

Mais à quel moment se "fabrique" réellement l’orientation ? Pour Pierre Merle, sociologue de l’éducation, « les cartes sont distribuées très tôt dans le parcours. » Si les inégalités ont beaucoup diminué depuis les années 1960, elles persistent : à résultats scolaires comparables, l’origine sociale continue d’influencer les parcours. Certains élèves de milieux populaires susceptibles d’intégrer la voie générale choisissent la voie professionnelle, jugée plus sûre et moins coûteuse parce qu’elle conduit plus rapidement à un métier. Ces différences se construisent également avant la troisième, à travers la ségrégation résidentielle et scolaire, les effets de pairs ou l’inégale stabilité des équipes enseignantes. 

Florence Legendre, maîtresse de conférences en sociologie et sciences de l’éducation à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, a invité à regarder également ce qui se passe à l’intérieur des établissements. Les personnels doivent accompagner l’orientation, mais sans toujours disposer du temps ni de la formation nécessaires. Les 54 heures théoriquement consacrées à l’orientation ne correspondent pas à 54 heures face aux élèves, et restent difficiles à identifier concrètement. S’y ajoutent les représentations sociales ou genrées des professionnels eux-mêmes : « Il y a de la production d’inégalités aussi par manque de formation. »

À Grigny, Laurence Cussac, directrice jeunesse du Learning Planet Institute, observe aussi le poids du territoire et du capital social des familles. Son organisation expérimente avec les collèges une classe à projets - quelques heures hebdomadaires permettant d’apprendre autrement, de développer l’autonomie, l’esprit critique ou les compétences numériques. Mais elle en a surtout appelé à davantage de souplesse : « On pourrait commencer par écouter les jeunes », et leur permettre de rebondir lorsqu’une orientation ne convient pas. Ainsi, la question ne se limite pas au fait de choisir, mais à la possibilité de pouvoir revenir sur son choix. Caroline Bouffaut, responsable Territoire apprenant-Cité éducative à Grigny, a quant à elle replacé cette expérimentation dans une « alliance éducative » construite localement depuis plusieurs années. Pour elle, la transition troisième-seconde ne peut être pensée isolément : c’est l’ensemble des transitions, dès la petite enfance, qui doit mobiliser établissements, familles, collectivités et acteurs associatifs.

Et si une partie de la réponse venait des jeunes eux-mêmes ? Eymeric Minuel, délégué régional de l’Afev Bourgogne-Franche-Comté, a souligné l’importance de les écouter « sur leurs besoins » mais également « sur leurs solutions. » L’accueil des nouveaux élèves de seconde pourrait ainsi davantage s’appuyer sur des lycéens déjà engagés : « La volonté d’engagement des lycéens, elle est énorme ! » L’enjeu est donc moins de la susciter que de l’accompagner et de lui permettre de se déployer.

Deuxième table-ronde : Deux voies, mais les mêmes adolescents

La seconde constitue néanmoins une transition très différente selon la voie empruntée. Nathalie Broux, enseignante au lycée Germaine-Tillion du Bourget, l’a décrite comme un « moment de transition extraordinaire », auquel les adultes restent en partie étrangers. Dans son établissement, l’expérience du micro-lycée, accueillant des jeunes ayant connu une
rupture scolaire, a servi à réfléchir en amont à la prévention du décrochage. L’un des principes consiste à donner du temps aux secondes : semestrialisation, moindre pression des notes, accompagnement collectif cohérent. Car demander immédiatement à un adolescent de se projeter plusieurs années en avant peut contribuer à fragiliser son parcours. Elle a surtout interrogé la notion-même de choix. Dans les familles disposant d’un fort capital social et culturel, certaines orientations apparaissent presque évidentes ; ailleurs, le risque de regret et d’autocensure est beaucoup plus fort : « Sortons du fantasme du choix à l’adolescence ! » Son horizon idéal serait celui d’un lycée davantage commun, où
apprentissages manuels, technologiques et académiques pourraient se croiser plus longtemps avant que les parcours ne se séparent.

Henri Villeroy, proviseur de lycée professionnel, a défendu de son côté ce que cette voie peut apporter aux élèves. L’accueil y est essentiel : dans son établissement, les trois premiers jours ne comportent pas de cours et commencent par des entretiens individualisés sur le parcours scolaire, mais aussi les conditions de vie du jeune. Le lycée professionnel peut permettre de reconstruire l’estime de soi et d’offrir une pédagogie différente. Il a rappelé que certains adolescents souhaitent travailler et s’émanciper tôt : « Il y a autant de voies possibles que d’individus. » Mais il a également mis en garde contre les nouvelles ruptures : la poursuite en BTS reste particulièrement difficile pour les bacheliers professionnels et nécessite, selon lui, un accompagnement qui ne doit pas s’arrêter à l’obtention du bac.

Arnaud Pierrel, maître de conférences à l’Université Paris-Nanterre, a d’ailleurs préféré parler d’un « archipel » professionnel plutôt que d’une planète homogène : près de 200 CAP, une centaine de bacs professionnels, des formations très différentes et de puissants clivages de genre. La voie professionnelle confronte aussi plus tôt les jeunes au monde du travail : une entrée anticipée dans l’âge adulte qui comporte « des avantages, et des inconvénients. » Pour lui, la séparation des filières s’inscrit plus largement dans une logique du « à chacun son couloir. » D’où l’intérêt, à ses yeux, de réfléchir à un parcours commun prolongé, susceptible d’associer savoirs généraux, techniques et professionnels.

Enfin, c’est Christophe Sanchez, directeur innovation à la Fondation Break Poverty, qui a parlé, pour certains jeunes, moins d’orientation que « d’assignation. » Plutôt que de demander trop tôt à des adolescents fragilisés de choisir parmi des centaines de formations, il a cité une expérimentation portugaise proposant une année de transition après la
troisième, destinée à restaurer la confiance et à découvrir différentes possibilités. Il a également insisté sur la nécessité de créer du « frottement » entre milieux sociaux, notamment grâce au mentorat et aux liens avec les entreprises. Mais revaloriser symboliquement la voie professionnelle ne suffit pas : « Cela ne débouchera pas sur grand- chose si les conditions d’exercice de l’activité professionnelle ne changent pas. »

Henri Villeroy a finalement résumé le paradoxe : « Général, professionnel, je crois qu’il y a aujourd’hui deux mondes. » Des mondes qui peuvent pourtant être rapprochés, à condition de ne pas réduire la réussite au passage d’une voie professionnelle vers une voie jugée plus prestigieuse, et de regarder aussi « ce que, dans les lycées professionnels, les jeunes font d’extraordinaire. »

« Plus créer des ponts que des murs »

Dans sa conclusion, Christophe Paris, directeur général de l’Afev, a retenu d’abord de l’enquête une image encourageante : malgré les difficultés, elle montre une jeunesse « qui va plutôt bien », souhaite s’engager et regarde son avenir avec davantage d’optimisme qu’on ne le dit souvent. Mais il a aussi souligné aussi l’ambivalence de ces réponses : des
jeunes peuvent être satisfaits d’une orientation qu’ils n’ont pas vraiment choisie, rassurés sur leur avenir et simultanément anxieux. D’où un premier fil rouge de la journée : remettre « l’humain » au centre et considérer la seconde comme une « transition au carré »… puisqu’au changement scolaire s’ajoute celui de l’adolescence.

Le second fil rouge de la journée, selon lui, était celui des inégalités sociales : poids du capital culturel, ségrégation des parcours, manque de passerelles, « démocratisation ségrégative ». Pour lui, ces constats appellent désormais un « grand plaidoyer en faveur des jeunes des classes populaires » et de la réussite de leurs parcours. Et parmi les leviers évoqués durant la journée, il retient naturellement le mentorat, qui permet précisément de croiser accompagnement individuel et réduction des inégalités de capital social et culturel : il faut parvenir, en somme, « à plus créer des ponts que des murs. »

Une conviction, enfin, aura traversé cette 19e JRES : les difficultés sont profondes, mais des solutions existent déjà : « Les inégalités éducatives ne sont pas une fatalité »… à condition de partir des réalités vécues par les jeunes, de leur laisser du temps, d’autoriser les bifurcations et de construire, autour des moments-charnières de leurs parcours, les passerelles qui leur permettront réellement de choisir leur avenir.

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